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João Ricardo Lopes (Guimarães, 1977) est poète, écrivain et enseignant. Auteur d’une œuvre déjà ample et remarquablement cohérente, il a publié sept livres de poésie, ainsi qu’un recueil de nouvelles et une anthologie de chroniques littéraires. Son travail, distingué par plusieurs prix nationaux, a été traduit en diverses langues, dont l’anglais, l’espagnol, l’italien et le français.
Sa poésie se reconnaît à un ton méditatif, parfois interrogatif, qui explore le silence, la rédemption et l’énigme de la condition humaine. Dépourvue de tout lyrisme décoratif, son écriture s’inscrit dans une tension philosophique où affleurent, de manière explicite ou souterraine, Schopenhauer, Sartre, Camus ou Cioran.
João Ricardo Lopes entretient également un dialogue constant avec d’autres arts (la musique, la peinture, le cinéma), qui nourrissent et structurent sa vision poétique. Cette inclination interdisciplinaire traverse aussi son activité critique, attentive aux correspondances entre le mot, l’image et le son.
Il vit et travaille à Fafe, dans le nord du Portugal, où il enseigne la langue et la littérature portugaises. Son engagement pédagogique accompagne une réflexion éthique et esthétique sur la place de la poésie dans le monde contemporain.
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À L’INTÉRIEUR DU SILENCE
tu poses le livre contre ton nez pour en respirer l’odeur du papier.
puis tu balbuties des choses indécises,
tu te souviens des jeunes filles peintes par Vermeer,
tu absorbes, par les fentes de la maison, comme elles,
l’amour des lettres
tu as trouvé l’intérieur du silence,
cet instant de tarlatane, ou de soie, ou de satin,
où tu sens, dans les choses, la chaleur douce
que les doigts recueillent
puis tes lèvres tremblent un peu,
tu dis rien n’est aussi pur,
tu observes, comme une débutante, la promesse du soleil sur l’appui de la fenêtre,
et c’est comme si tu rentrais dans un rêve
tu es à l’intérieur de toi.
tu ne sais comment
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NO INTERIOR DO SILÊNCIO
depões o livro sobre o nariz para aspirar-lhe o cheiro do papel.
depois balbucias coisas indefinidas,
lembras-te das raparigas pintadas por Vermeer,
absorves pelos vãos da casa, como elas,
o amor das cartas
encontraste o interior do silêncio,
esse instante de tarlatana, ou de seda, ou de cetim,
em que sentes nas coisas a calidez
que os dedos cobrem
depois tremem-te um pouco os lábios,
dizes nada é tão puro,
observas, como debutante, a promessa do sol no parapeito
e é como se reentrasses num sonho
estás no interior de ti.
não sabes como
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À CINQUANTE ANS
à cinquante ans, on ne se trompe plus sur la qualité d’un poème,
ni sur l’amour d’une femme
à cinquante ans, la lumière fixe d’une lampe
règne sur ce que nous faisons
on se donne des règles :
écouter en voiture Mingus, Davis, Coltrane,
ne lire que Borges et au-delà,
partir,
choisir ses ennemis avec soin, oublier les médiocres,
écouter le dentiste, promettre à la famille,
entretenir l’espérance
à cinquante ans, la lumière ne voile ni ne révèle,
elle est seulement un lieu vers lequel on va
quand nul autre ne suffit —
on habite les heures, car le temps aussi
est un lieu où l’on dépose le corps
à cinquante ans, un seul vers parfois suffit.
c’est presque toujours lui qui nous sauve
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AOS CINQUENTA
aos cinquenta já não se confunde a qualidade de um poema,
ou o amor de uma mulher.
aos cinquenta impera nas coisas que fazemos
a luz fixa de uma lâmpada
impomos regras:
ouvir no carro Mingus, Davis, Coltrane,
ler somente de Borges para cima,
ir,
escolher bem os inimigos, esquecer os medíocres,
ouvir o dentista, prometer à família,
acalentar a esperança
aos cinquenta a luz não tapa nem destapa,
é somente um lugar aonde se vai
quando nenhum sítio é capaz
– moramos nas horas, porque também o tempo
é um lugar onde deixamos o corpo
aos cinquenta um só verso às vezes basta.
quase sempre é ele que nos salva
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AU NOM DE LA LUMIÈRE
pardonne, pardonne tout.
au nom des matins frais,
des jours brûlants, au nom des herbes
qui ne sont qu’herbes, mais valent
ton poème, au nom des voix immaculées
des oiseaux qui s’emparent de la terre,
au nom de la lumière
pardonne. pardonne tout
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EM NOME DA LUZ
perdoa, perdoa tudo.
em nome das manhãs frescas
dos dias quentes, em nome das ervas
que são ervas, mas valem
o teu poema, em nome das prístinas vozes
dos pássaros que se assenhoreiam da terra,
em nome da luz
perdoa. perdoa tudo
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ROSES ÉCARLATES, AGAPANTHES BLEU AZUR
rien de plus beau à présent
que l’écarlate des roses,
que les agapanthes bleu azur sur la terre
rien de plus sublime
que le brouillard si bref
qui précède les choses et annonce l’été
cet instant
où la lumière tombe plus dense et la route tourne,
et où les grilles soutiennent la petitesse insupportable
du monde
cet instant
où les yeux volent comme des pierres lancées
sans même savoir
de quel côté ils volent
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ROSAS VERMELHAS, AGAPANTOS AZUIS
nada mais belo agora
do que o vermelho das rosas,
do que os agapantos azuis sobre a terra
nada mais sublime
do que o nevoeiro brevíssimo
que antecede as coisas e anuncia o verão
esse instante
em que a luz cai mais junta e a estrada roda
e as grades amparam a insuportável pequenez
do mundo
esse instante
em que os olhos voam como pedradas
e não sabem sequer
para que lado voam
.
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ORAGE
au moins cela,
les éclairs fouillant l’espace,
éclairant la nuit,
les tonnerres frappant
aux gonds des portes,
l’odeur de la terre sèche
que les doigts de la pluie
soulèvent.
au moins cela,
sentir quelque chose d’éveillé
en nous et pour nous,
comme un vibrato au piano
que quelqu’un joue
à une heure tardive,
juste à temps pour nous sauver
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TROVOADA
ao menos isso,
os relâmpagos chafurdando
no espaço,
alegrando a noite,
os trovões percutindo
nos gonzos das portas,
o cheiro da terra seca
que os dedos da chuva
levantam.
ao menos isso,
saber algo acordado
em nós e para nós,
como um vibrato ao piano
que alguém toca
a horas tardias,
mesmo a tempo de nos salvar
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SOLSTICE EN CRÈTE, PALAIS DE CNOSSOS
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à Catarina
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nous aimerons pour toujours cette lumière limpide de Crète
qui, au palais de Minos, éclaire les poissons et le taureau
et toutes les formes que notre existence labyrinthique
a emprisonnées
éblouis ou aveugles, nous voyons encore comme des ombres chromatiques
le blanc des pierres, le rouge pompéien,
le bleu cyan des fresques, le jaune moutarde,
l’orange acidulé des visages et des corps,
l’ocre des amphores dressées en offrande aux dieux
le temps peut — comme on crache les pépins amers — nous rejeter,
mais nous avons vu la vie, et à un miracle
immémorial
nous devons le soleil de ce jour
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SOLSTÍCIO EM CRETA, PALÁCIO DE CNOSSOS
para a Catarina.
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amaremos para sempre essa luz límpida de Creta
que no palácio de Minos os peixes ilumina e o touro
e todas as formas que a nossa existência labiríntica
aprisionou
ofuscados ou cegos, vemos ainda como sombras cromáticas
o branco das pedras, o vermelho-pompeia,
o azul ciano dos afrescos, o amarelo-mostarda,
o laranja cítrico dos rostos e dos corpos,
o ocre das ânforas erguidas em oferecimento aos deuses
pode o tempo (como se faz a pevides amargas) cuspir-nos,
mas nós vimos a vida e a um milagre
antiquíssimo
agradecemos o sol deste dia
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PAVANE, RAVEL.
And death is real, and dark, and huge.
John Updike
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tomber en nous‑mêmes
sans un bruit,
comme tombent sur la terre
les insectes.
demeurer dans le silence,
pesant la douleur
ou les vaines euphories.
croire à la douceur
des choses,
surtout maintenant
que l’on comprend
la dimension de l’abîme.
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PAVANA, RAVEL.
And death is real, and dark, and huge.
John Updike
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cair dentro de nós mesmos
sem rumor
como caem na terra
os insetos.
permanecer no silêncio,
sopesando a dor
ou as vãs euforias.
acreditar na lisura
das coisas,
sobretudo agora
que se compreende
a dimensão do abismo
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MAISON DES GRANDS-PARENTS
dans les grandes jarres à grain tombait l’air épais de l’après midi,
la lumière claire et tiède de juin,
parfois les voix, le parfum du chiendent
sur la poussière acide
les grands balais de fibres réveillaient la pénombre,
et c’était là la maison, là le temps
aucune vitre ne s’interposait entre nous et les choses.
nous et l’aile des oiseaux,
nous et nous-mêmes
dedans, au sol, à la cave, la terre lévitait,
humide et sèche
le bric-à-brac, malgré tous nos soins,
appartenait aux toiles d’araignées infinies,
à la ferraille, aux pierres du pressoir
la lumière tombait.
c’était là l’enfance, là le temps.
je le jure : ça l’est encore
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CASA DOS AVÓS
dentro das tulhas caía o ar espesso da tarde,
a luz limpa e cálida de junho,
às vezes as vozes, o perfume do joio
sobre a poeira ácida
os vassourões acordavam a penumbra
e era aí a casa, aí o tempo
nenhum vidro se intrometida entre nós e as coisas.
éramos nós e a asa dos pássaros,
nós e nós mesmos
dentro, no chão, na cave, a terra levitava
húmida e seca
o bricabraque, por muito que o limpássemos,
pertencia às infindáveis teias de aranha,
à sucata, às pedras do lagar
a luz caía.
era aí a infância, era aí o tempo.
juro, ainda é
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PETIT ÉLOGE AUX CITRONS
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à Céu
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je les pèse dans ma main, j’en caresse la peau ridée,
la poussière verdâtre reposant dans les replis de leur
dos.
dans la corbeille, ils sont invariablement le soleil, lumière
que la maison chérit avec plaisir
le couteau qui les fend en deux se gorge de leur sang
translucide et parfumé – et amer –
et les narines s’emplissent de leur présence vive
et vigoureuse
aucun aliment ne méprise le suc humble
de cet agrume, pas plus que la mémoire
ne dédaigne la voix des vieux maîtres que nous avons eus
autrefois,
et qui nous imposaient la décence inaltérable
du stylo sur le cahier
je dirais que le sang des citrons est candide
et peut-être un peu triste,
mais jamais inoffensif – jamais indifférent
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PEQUENO ELOGIO AOS LIMÕES
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para a Céu
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sopeso-os na mão, acaricio-lhes a pele enrugada,
o pó-verdete repousando entre as volutas do seu
dorso.
depois na fruteira eles são invariavelmente o sol, luz
que a casa acalenta com prazer
a faca que os corta pela metade enche-se do seu sangue
translúcido e perfumado – e amargo –
e as narinas ventilam a sua presença vívida
e pujante
nenhum alimento desdenha o segregar humilde
deste citrino, como não o faz a memória
à voz de velhos mestres que se tiveram, e que outrora
nos impunham a decência inquebrável
da caneta sobre o caderno
diria que o sangue dos limões é cândido
e talvez um pouco triste,
mas jamais inócuo – jamais indiferente
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LES GINKGO BILOBA D’HIROSHIMA
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Pour Tsutomu Yamaguchi, ingénieur naval, le plus célèbre des hibakusha
Pour Akira Hasegawa, professeur, dont le corps et la maison disparurent dans l’air, comme poussière de papillon
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après la terreur, il fallut nettoyer la ville.
les fonctionnaires impériaux venaient par roulement,
plongeaient les pelles dans les débris poudreux de pierre,
balayaient la boue d’un côté à l’autre,
entendaient le vent gémir dans les cendres — le pire de tout,
c’était ce sifflement du silence, ce crissement du fer sur les châssis sans vitre,
dans les ruines des ponts qui dansaient comme des charnières,
dans les têtes qui mouraient plus lentement que les autres organes
les fonctionnaires de l’empire allaient
et venaient par roulement
parfois, ils enlevaient et serraient leur casquette avec émotion,
conservaient dans de petits sarcophages de cèdre
les squelettes pas entièrement consumés par le grand embrasement
il fallut — il fallut — réapprendre
la carte de la pensée :
là, c’était le zoo, plus loin, l’école primaire,
cela — cette ombre calcinée sur le sol — une femme
avec un enfant dans les bras
parfois, on tombait à genoux à l’endroit précis
qui avait été la cachette parfaitement intacte d’un rite,
d’un baiser, d’un adieu
jamais les mots ne parurent si peu nombreux parmi les décombres,
ni si amers,
ni si déments
des mois durant, se répétèrent le démantèlement, l’oubli,
la poursuite — le pire de tout,
c’était le noyau de la mort,
la manière dont elle ouvrait la gorge
et demeurait
Ichiro Kawamoto, à qui Philip Levine dédia
un poème puissant, affirma qu’au printemps 46
un miracle eut lieu :
vers la mi‑mars, quelque vert détacha sa langue
dans le paysage infernal
— on regardait et voyait des bourgeons surgir des branches brisées
des ginkgos biloba,
renaissaient de petites pointes imprégnées de sève
et cela — pensaient les fonctionnaires de l’empereur —,
cela — pensons‑nous — cela voulait dire quelque chose
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AS GINGKO BILOBAS DE HIROSHIMA
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Para Tsutomu Yamaguchi, engenheiro naval, o mais célebre dos hibakusha
Para Akira Hasegawa, professor, cujos corpo e casa desapareceram pelo ar, como pó de borboletas
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depois do terror foi preciso limpar a cidade.
os funcionários imperiais vinham em turnos,
metiam as pás nos restos polvorentos da pedra,
varriam a lama de um lado para o outro,
ouviam o vento ganir nas cinzas – o pior de tudo era
este assobio do silêncio, esse guinchar do ferro nas aérolas sem vidro,
nos escombros das pontes que dançavam como dobradiças,
nas cabeças que morriam mais devagar do que os outros órgãos
os funcionários do império iam
e vinham em turnos
às vezes retiravam e apertavam o barrete cheios de comoção,
guardavam em pequenos sarcófagos de cedro
os esqueletos não inteiramente consumidos pelo grande lume
foi preciso – foi preciso – reaprender
o mapa do pensamento:
ali era o zoológico, acolá a escola primária,
aquilo – aquela sombra calcinada no pavimento – uma mulher
com o filho ao colo
às vezes caía-se de joelhos no lugar exato
que havia sido o esconderijo puramente intacto de um rito,
de um beijo, de uma despedida
nunca as palavras se pareceram tão poucas no entulho,
nem tão amargas,
nem tão dementadas
meses a fio repetiu-se o desmantelar, o esquecer,
o prosseguir – o pior de tudo era
o caroço da morte,
o modo como escancarava ela a garganta
e permanecia
Ichiro Kawamoto, a quem Philip Levine dedicou
um poema portentoso, afirmava que na primavera de 46 aconteceu
um milagre:
aí por meados de março, algum verde soltou a língua
na paisagem infernal
– olhávamos e víamos brotos sair dos ramos espedaçados
das gingko bilobas,
renasciam pequenas pontas impregnadas de seiva
e isto – pensavam os funcionários do imperador –,
isto – pensamos nós – isto queria dizer alguma coisa
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Biographie de l’auteur, sélection de textes et traduction par Emma Vousseur et Guillaume Meunier.
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